12 juin 2006
2001, l'odyssée de l'Espace
(Il semble que d'une façon ou d'une autre, j'ai effacé le présent article. Je le remet donc en ligne, avec quelques petites réctifications rapides).
Réalisateur : Stanley Kubrick. Scénariste : Stanley Kubrick/Arthur Clarke. Directeur de la photographie : Geoffrey UNSWORTH. Effets spéciaux : Stanley KUBRICK/Wally VEEVERS/Douglas TRUMBULL. Musique : Johann STRAUSS/Richard STRAUSS/György LIGETI/Aram KHATCHATURIAN. Production et distribution : Metro-GoldWyn-Mayer Grande-Bretagne. Durée : 141 minutes. Année de sortie : 1968.
Interprètes : Keir Dullea (Dr. Dave Bowman), Gary Lockwood (Dr. Frank Poole), William Sylvester (Dr. Heywood Floyd), Daniel Richter (« Moonwatcher »), Leonard Rossiter (Dr. Andrei Smyslov), Margaret Tyzack (Elena), Robert Beatty (Rolf Halvorsen), Sean Sullivan (Dr. Bill Michaels), Douglas Rain (la voix d’HAL 9000), Frank Miller (la voix du directeur de Mission), Bill Weston (Astronaute), Ed Bishop (Capitaine de l’Aries 1B Edward Bishop), Glenn Beck (Astronaute), Alan Gifford (le père de Franck Poole), Ann Gillis (La mère de Franck Poole)
2001... comme une odyssée qui prit fin, en rêve d’avenir métamorphosé en cauchemar issus du passé avec le 11 septembre ...
Nouveau siècle, nouveau millénaire, nouvelle ère ? Oui et non. Le monde a changé, et, très différent de ce qu’on fantasmait en 1968, il est finalement toujours resté le même...
Pourtant, cela restera longtemps une date symbolique, une année charnière pour sa force d’évocation notamment insufflée grâce à un film de légende : « 2001, l’Odyssée de l’espace »
Le Roman, « 2001 », (écris sur la base d’une précédente oeuvre de l’auteur) a été écrit durant les années 64/65 pour être publié en 1968, soit un peu après le film. Le scénario et le roman ont, en réalité, été travaillés en parallèle, sur commande du réalisateur de « Spartacus », de « Docteur Folamour » de « Orange mécanique », de « Barry Lindon », de « Full Métal Jacket »... L’évolution du scénario explique les différences (ou devrais-je dire « nuances ») de fonds et de forme entre les deux oeuvres.
Tandis que le roman décrit une odyssée essentiellement physique, homérique, son adaptation devient son pendant métaphysique, sensitif et symbolique. Le roman de Clarke explique ce qu’est le monolithe, les anciens et le voyage de Bowman à travers l’univers « physique. » Le film n’est rien d’autres que l’expression d’une foi en l’avenir de la science... teinté d’un cynisme sous-jacent car utilisant lé mécanique d’une exploration spatiale vécue sous un angle quasi-religieux. Présenté comme une figure muette, emblématique et créatrice, le monolithe devient alors, dans le métrage, l’expression ultime de cette forme particulière de cynisme. En 2001, la science est devenue le Dieu créateur de l’homme, de part l’affaiblissement général de la foi (selon les pays et les cultures, bien entendu.) Malraux aurait : « Le vingt et unième siècle sera religieux ou ne sera pas » (pour parenthèse, l’intéressé a nié avoir prononcé cette phrase...) Kubrick dit la même chose et inverse la proposition dans le même temps tout en dissertant sur la déshumanisation de l’Homme devant la technologie omniprésente, vecteur de son évolution vers le changement et son avenir (le face à face Poole fils/Poole Parents est particulièrement représentatif de cet effet pervers de la technologie. La machine soulignant alors des rapports distendus, froid, lointain entre les personnages. D’ailleurs, ce même effet est souvent dénoncé de nos jours par les détracteurs de l’outil internet.) Sans vouloir politiser mon analyse, je ne peux que remarquer que le 11 septembre pourrait être perçu comme une réponse cinglante et Ô combien tristement ironique à la thématique du film, la religion au sens classique du terme pouvant être vue comme étant l’antithèse absolue de la science moderne, ou du moins de la foi en la science telle qu’elle est représentée dans le célèbre métrage.
Toute la subtilité de 2001 est là : un film de science-fiction, mais aussi et surtout un « non-film » dont le seul but est d’ouvrir l’esprit à la fois à l’imagination et à son questionnement.
Dans les faits, la seule oeuvre comparable sur ce terrain n’est autre que la trilogie « Matrix ». Mais « 2001 » va plus loin. C’est une oeuvre à écouter, à admirer, à ressentir, une oeuvre à interpréter (et les interprétations sont pour le moins variées), mais pas une oeuvre à « comprendre », du moins pas au sens linéaire du terme (il est d’ailleurs notable que plus le film avance, plus il devient abstrait alors même que l’humanité des personnages s’efface au profit de son évolution au sein de la technologie.)
Quatre films coexistent dans cet OVNI cinématographique :
La première partie, revenant aux origines de l’homme et de son intelligence. L’Homme moderne est né, la religion est née, la technologie est née... L’Homme vient de passer une étape de son évolution et le premier grand cycle de l’histoire de l’homme peut commencer. Mais comment ne pas remarquer que si, effectivement, le monolithe insuffle cet éveil, c’est la guerre que se fera le déclic ? Et comment ne pas admirer cette transition montrant cet ancêtre lointain frappant comme une brute sur les ossements étalés devant lui à la façon d’un piano, et envoyant finalement son « outil » vers le ciel et le métamorphosant ainsi en une station spatiale dans le plan suivant ? Quelle introduction ! Quelle transition !
Le ton est alors donné : c’est de l’histoire de l’humanité, dans son ensemble, dans sa réalité et son abstraction - de sa naissance à sa destinée finale - dont il sera question dans le film.
La seconde partie permet d’enchaîner sur le voyage du Docteur Heywood Floyd (personnage principal de la suite avec Scheider et des romans 2010 et 2061) jusqu’au monolithe et d’en profiter au passage pour décrire la vie courante de l’homme dans l’avenir (... telle qu’on l’imaginait. Certaines technologies sont déjà désuètes, comme la cabine téléphonique, tandis que d’autres étaient trop en avance sur la réalité telle qu’elle s’est finalement révélée, comme, bien sûr, le voyage dans l’espace lui-même.)
Que remarque-t-on déjà ? Une première partie muette de dialogue, musicale, visuelle (totalement révolutionnaire à l’époque du tournage), une seconde partie dont les dialogues n’ont à priori strictement aucun intérêt (on pionce ou on discute de ses sandwichs dans la navette emmenant les personnages principaux sur le site du monolithe... je schématise) mais... le tout est porté par la musique, comme un gigantesque clip froid (la technologie – mais la froideur est l’une des caractéristiques du cinéma de Kubrick), et par la contemplation des cieux (la nature, l’évolution, le rêve) symbolisant l’avancée technologique de l’Homme au sein d’un nouveau monde. A quoi bon ses dialogues ? Cherchez le symbole : l’homme n’a pas changé. Il est intelligent, il va dans les étoiles, mais les instincts demeurent et l’homme reste toujours incapable de comprendre le « grand » mystère.
Contradiction entre le contexte visuel et la vie quotidienne qui symbolise définitivement l’état de l’évolution de l’homme au sein de sa société technologique : le NEANT.
La troisième partie se distingue à nouveau autant par un certain suspense, très réel, que par une extraordinaire lenteur portée par une musique spectrale, effrayante, oppressante. L’ordinateur Hal 9000 (ou Carl en VF) se rebelle, tue Poole et tente d’éliminer Bowman après pas loin d’une demi-heure sans dialogue pendant lesquels on croise le commandant et son second toujours enfermés dans une vie courante monotone, comme des hamsters dans une cage (la course d’endurance de Dave Bowman, soit-dit en passant est un passage qui relève du miracle filmique. Simple, mais fascinant dans sa course dans le manège technologique qu’est le cœur du Discovery one – quoi de mieux pour symboliser cette « cage » technologique que cette course vaine de l’homme dans son univers fermé dans l’attente de sa libération, de son « évolution. ») Que doit-on comprendre ? La menace. La peur. La peur de l’avenir, de cet inconnu qui est notre avenir : la science.
Trois visages : la naissance, l’espoir d’une vie meilleure mais aussi une rééelle crainte de la technologie et de la déshumanisation qu'elle induit.
Le film se révèle bien être une dissertation, une oeuvre de suspens (parfois intenable), froid, mais construit comme un puzzle sensitif.
La quatrième et dernière partie, enfin.
Plus connue sous le nom de « trip cosmique », elle montre Dave Bowman traversant l’univers pour subir au final une mutation (dans une étrange chambre d’hôtel) qui l’éloignera définitivement de l’être humain. Bowman se regarde changer. Un symbole à ramener à une espèce humaine observant sa propre évolution dans un miroir. Ce passage résonne dans le fond comme étant un bilan pour l'être humain, avant que n'intervienne sa mutation finale, celle-là même où il abandonnera son humanité pour devenir ce qui l’a crée : un Dieu pour lui-même. Personnifié sous la forme d’un (célèbre) fœtus, il symbolise le renouveau, l’arrivée d’un nouveau cycle, d’un nouveau palier de l’évolution pour l’homme, celle ou il s’est enfin détaché de ses instincts pour se plonger dans sa destinée : devenir un être des étoiles et quitter son berceau, la Terre. Le métrage finit donc sur l’ouverture de « Ainsi parlait Zarathoustra » (tonitruant, géniale et magnifique) de Strauss et sur ce fœtus observant la Terre comme un enfant regarderait l’intérieur du ventre de sa mère. En montrant cet « enfant des étoiles », Kubrick montre en fait l’homme enfin adulte, totalement déshumanisé, débarrassé de son instinct animal, de ses croyances ancestrales, enfin prêt à s’assumer ce qu’il est devenu.
Magistralement filmé, cet OVNI peut-être considéré comme l’un des dix meilleurs films jamais réalisés (et pour moi, ex æquo avec les « Once upon a time in the West » et Once upon a time in America, c’est même LE plus grand... )
Le film a donné naissance à tout un genre : le Space Opera. Autant de films que de rêve derrière ce petit ensemble de mot : « Silent Running », « Star Wars » , « Alien » (et sa suite), « 2010 », « Enemy mine », « Solaris » (le concurrent russe de 2001, réalisé en 1972 par Andrei Tarkovski...) et tant d’autres.
On ne peut pas non plus parler de 2001 sans parler de la révolution (la première, pour ainsi dire) des effets spéciaux. A cette époque, les sociétés indépendantes d’effets visuels n’existaient pas encore. ILM allait naître dix ans plus tard, et Douglas Trumbull, architecte des SFX du film (et futur superviseur des effets optiques de « Blade Runner » - autre chef d’œuvre datant de 1982 – concepteur des effets de « Star Trek, le film » - autre film mésestimé réalisé par feu Robert Wise en 1979 ou réalisateur de Silent Running en 1973) , travaillait encore pour les départements SFX internes des grands studios. Trumbull et Kubrick demandèrent au JPL (Jet Propulsion Laboratory), le concepteur des vaisseaux utilisés par la NASA, de concevoir les plans des maquettes utilisées dans le film. Le résultat est tout bonnement stupéfiant.
Certes la Dykstraflex (première caméra pilotée par ordinateur, crée par John Dykstra pour Star Wars « un nouvel espoir » en 1976) n’existait pas encore mais qu’importe, le Discovery n’est pas une aile-X et il n’est pas supposé faire exploser le monolithe noir... Pourtant, il suffit de comparer les effets visuels de 2001 avec le standard de l’époque pour comprendre à quel point 2001 fut un claque en la matière. Seul « Star Wars » (en fait, « encore plus » Star Wars... ) premier du nom et – peut-être (mais d’une autre façon) – « Blade Runner » peuvent se targuer d’avoir réussi un tel coup de maître.
Les maquillages sont signés Stuart Freeborn (« Docteur Folamour », « Star Wars », « Les mains d’Orlac », « Superman »... excusez du peu...) qui, avec Dick Smith (« Amadeus », « Taxi Driver », « L’exorciste », « Little Big Man » et futur formateur de nombreuses stars de la deuxième génération de grand maquilleurs au cinéma, mais sinon ça va...) et John Chambers (la « planète des singes » - oeuvre qui lui valut un oscar bien qu’à mon avis, les maquillages soient inférieurs à ceux de Freeborn, « 2001 » étant sorti la même année) peut être considéré comme le « père » du maquillage moderne pour les sfx au cinéma.
La grande révolution des studios n’avait pas encore eu lieu. Quelques années plus tard, lesdits grands studios allaient être revendus à des professionnels de la grande distribution. Les films allaient désormais être gérés par des producteurs ne connaissant plus rien au cinéma (Un peu comme si Leclerc achetait la Paramount et commençaient à faire leurs choix sur des calculs de rentabilité aussi pragmatiques qu’invraisemblablement incompatibles avec la notion d’art cinématographique.) Les départements SFX allaient être fermés, laissant alors la place à une nouvelle ère bénie, celle des indépendants, avec, en premier lieu, la naissance d'ILM (Industrial Light and Magic, créée en 1977 par George Lucas pour « Un nouvel espoir ») qui a dominé le marché des effets visuels pendant près de quinze ans (et on peut dire qu’ils ne sont pas près de disparaître, même si la concurrence en la matière est nettement plus virulente de nos jours.) Plus tard, d'autres sociétés d'importance majeures apparaitront. Citons pour exemple Digital Domain (créé par James Cameron), ou Weta Digital (créé entre autre par Peter Jackson).
Mais nous sommes encore en 1968.
L’homme n’a pas encore posé le pied sur la lune (petit rappel, Neil Armstrong y fit son petit pas le 16 juillet 1969) que le spectateur, béat, découvre le spectacle contemplatif et philosophique d’un certain monolithe noir dressé, seul, sur la Lune.
Arthur C. Clarke (dont je recommande tout aussi vivement son « Rendez-vous avec Rama » et « chant de la Terre lointaine, deux autres ouvrages pleins de poésie), ancien ingénieur du JPL, écrivit trois suites à « 2001 », à savoir « 2010 Odyssée II », « 2061 Odyssée III », et « 3001 Odyssée finale. »
Le premier décrit bel et bien une odyssée. Le second décrit une sorte « d’enquête » sur les évènements du premier roman et film (et l’on retrouve alors le Docteur Floyd, joué par cette vieille carne de Roy Scheider qui reprenait ainsi le rôle brièvement tenu par William Sylvester dans le film original - Sylvester dont ce fut d'ailleurs le seul et unique rôle au cinéma.) Le troisième ouvrage, « 2061 » fonctionne sur le principe d’une confrontation non plus entre l’Homme et l’infini (et la vie, donc) mais entre l’homme et sa destinée finale... la mort (Floyd) pour finir sur une jolie note d’espoir. Le dernier ouvrage, "3001, Odyssée finale", roman fort plaisant, montre la découverte du corps du coéquipier de Bowman, Poole, « assassiné » dans « 2001 ». Ce dernier, gelé dans l’espace, est réanimé (façon « Hibernatus »...) et sera confronté à la fois à son passé et à la destinée humaine. Malgré quelques petites faiblesses plus ou moins accentués suivant les tômes, ce sont, tous les quatre, de très beaux romans.
Tout est là. Tout est dit.
2001, 2010, 2061, 3001... Des confrontations entre l’Homme et l’infini, l’Homme et sa destinée et au finale entre l’Homme et lui-même.
Kubrick voulait réaliser « le légendaire film de science fiction. » Clarke devait en écrire l’histoire.
Il ont réussi.
Et pourtant, voilà un film qui aura mis des années à trouver son public.
Pour conclure, avant de laisser vos petits yeux se reposer, (Ô éventuel lecteur qui aura réussi à lire tout mon présent et laborieux article...), il faut tout de même évoquer la suite, « 2010 », réalisé par Peter Hyams en 1984. Ce métrage, bien que loin du niveau de l’original (notamment à cause de sa volonté de trop rationaliser, de trop « expliciter » les évènements du premier film au détriment de leur caractère symbolique), reste tout à fait honorable, visuellement magnifique (le concepteur des effets visuels, Richard Edlund, a reçu un Oscar pour ce film) bien interprétée et très respectueuse de l’original (l’on retrouve Keir Dullea dans le rôle de Bowman et l’ironie du sort a fait que le responsables des sfx, à savoir Richard Edlund a travaillé sur ce film avec le matériel utilisé par Trumbull lors du tournage de « 2001 », après que la société de ce dernier ait fermée. Certains décors du Discovery ont été reconstruits à l’identique de ce qui avait été fait en 68... et, même aujourd'hui, ces même décors n’ont pas vieilli d’un Iota, ce qui reste un exploit impensable*.) « 2010 » est notamment intéressant si on veut absolument comprendre les évènements de « 2001 » autrement que dans un sens métaphysique, justement (ce qui peut donc être la force ou la faiblesse de cette suite.)
Toutefois, cet excès d'explication, au détriment de la symbolique du premier métage, est sans doute la principale faiblesse de cette suite, d'ailleurs assez controversée.
« 2010 », même dépouillé de la musique et de la profondeur du film de Kubrick, reste donc aussi un film très honorable à regarder.
Il est à noter, de même, que c’est alors que les producteurs du film mettait le projet en route qu'ils ont demandé à Clarke, l’auteur, d’écrire la suite de l’œuvre « 2001 » pour en tirer le scenario. Or, il n’avait alors rien envisagé de tel. Depuis, comme je l’ai dit précédemment, il a écris « 2061 » et « 3001 »
*Pour les petits curieux, la maquette originale du vaisseau « Leonov » utilisée pour le tournage du film se trouve être pendu au plafond du « Planet hollywood » aux Champs Elysées, à Paris.
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